Croissance molle et chômage en hausse

Jean-Daniel Delley ©

Jean-Daniel Delley /  Ce que pourrait changer une économie du bien-vivre non obnubilée par le produit intérieur brut

Red. Jean-Daniel Delley est Professeur retraité de la Faculté de droit de l’Université de Genève, spécialiste de la démocratie directe et de méthode législative. Delley est rédacteur du portail «Domaine public».
Le PIB reste la référence absolue

Les prévisionnistes nous annoncent une croissance économique modeste pour 2016 et un taux de chômage en hausse. Mais ils se gardent bien d’aborder la seule question intéressante: quelle croissance pour quels objectifs?

Au maximum 1% pour Lombard Odier, 1,1% pour le Créa, 1,2% pour l’OCDE, 1,3% pour economiesuisse. Une croissance économique modeste qui, conjuguée à une productivité stagnante, devrait conduire à une hausse du chômage.

Le taux de croissance du PIB reste donc la référence absolue. Et pourtant ce chiffre magique ne progresse pas à une allure suffisante pour résoudre tous nos problèmes. Alors même que les moyens d’investir sont plus abondants que jamais et les conditions financières optimales: un deuxième pilier obèse qui accumule des surplus année après année, des taux d’intérêt au plus bas comme le prix du pétrole, sans parler de la banque centrale qui gonfle généreusement la masse monétaire.

Marian Stepczynski («Tribune de Genève» du 7 juin dernier) parle de «l’indéchiffrable rébus conjoncturel». Aucune des explications proposées ne suffit à rendre compte de cette stagnation durable.

Et si le modèle sous-jacent à notre conception de la vie économique était épuisé? Si la course à la productivité et l’appel à toujours plus de consommation nous conduisaient à un cul-de-sac? Le temps serait venu de considérer de manière critique cette boussole trompeuse qu’est le PIB (DP 2113), d’interroger le contenu de ce qui est censé faire notre richesse et de s’interroger sur les finalités souhaitables de l’activité économique.

En clair, la croissance ne peut être conçue sans référence à notre rapport à l’environnement naturel (qualité de l’air, de l’eau, des sols, usage ménager des ressources non renouvelables notamment). Elle ne prend sens que si elle offre des emplois en nombre suffisant. Et non pas en décidant le gel des embauches, voire la réduction des effectifs ou encore les délocalisations, comme l’ont pratiqué nombre d’entreprises. Enfin, la croissance doit contribuer au bien-vivre de tous, ce que ne reflète de loin pas les pour-cents positifs affichés.

Appliquons ces critères à trois domaines d’une brûlante actualité
Le tournant énergétique tout d’abord. Selon la Fondation suisse pour l’énergie, il permettrait de créer 85’000 emplois à l’horizon 2035. Plus largement, le secteur cleantech – les technologies qui contribuent à la protection ou à l’usage efficient des ressources – offre actuellement déjà 530’000 emplois, soit trois fois plus que l’industrie pharmaceutique, et connaît une forte progression. Avec à la clé les avantages financiers et environnementaux de se libérer des énergies fossiles. Ce qui n’empêche ni la droite parlementaire ni les organisations patronales de combattre avec vigueur la stratégie énergétique 2050 et toute tentative de promouvoir une économie circulaire au nom de la croissance et de la compétitivité des entreprises. Et d’autoriser la poursuite de l’exploitation de centrales nucléaires hors d’âge et qui produisent à perte.

La formation ensuite. Les autorités fédérales et cantonales ne pensent qu’en termes d’économies budgétaires. Limitation du nombre de classes de maturité, vacances prolongées par exemple à Lucerne, alors qu’il faudrait au contraire investir dans la formation de base comme dans la formation continue pour préparer et mettre à jour les compétences nécessaires à la transition vers une économie durable, c’est-à-dire qui ne mette pas en péril les bases mêmes de la création de richesse.

Troisième illustration: la mobilité. La Suisse persiste à investir des dizaines de milliards dans les infrastructures routières comme si, au cours des prochaines décennies, son volume allait continuer de croître de manière continue – comme si la nature de la mobilité n’allait pas changer de manière radicale. Or les études montrant que la mobilité douce crée beaucoup plus d’emplois que la construction d’axes routiers et le percement de tunnels ne manquent pas. Ainsi l’OCDE, une institution intergouvernementale pas particulièrement verte, a publié en 2002 déjà une étude montrant les avantages d’une mobilité douce en termes de qualité de vie et de protection de l’environnement. Le scénario de la mobilité douce – respect des engagements européens de protection de l’environnement d’ici 2030 (lutte contre le bruit et la pollution de l’air, protection des sols et du climat) – ne conduirait pas à une diminution de l’emploi par rapport à un scénario de laisser-faire. De plus il réduirait de 80% les coûts externes du trafic motorisé (accidents, pollution, bruit en particulier), coûts qui bien entendu viennent grossir le PIB! En outre, la mobilité douce contribue à la relocalisation de l’économie et atténue les disparités régionales. A garder en mémoire lorsque des grands travaux d’équipement routier nous sont vendus au prétexte de stimuler la croissance.

Ces trois exemples n’épuisent pas la transition vers une économie du bien-vivre. Mais ils pourraient constituer les premiers pas dans cette direction, sur des dossiers où la Suisse est en train d’enclencher la marche arrière.
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Ce commentaire a paru sur le site «Domaine public»


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