Sudan.Front

Marché d'Omdurman, la ville jumelle de Khartoum © M. Bührer

Le Soudan, laboratoire de la démocratie

Michel Bührer /  Depuis la chute du dictateur en 2019, le pays s’est engagé dans un chantier colossal: créer un régime fédéral et démocratique.

Red. Der Journalist Michel Bührer ist ein langjähriger Kenner der Verhältnisse im Sudan. Das Land ist aus den Schlagzeilen weitgehend verschwunden. Bührer war im Mai 2021 zum sechsten Mal im Land.

Un pays en ruine miné par la corruption, les conflits et les violations des droits humains. C’est l’héritage que doivent gérer les acteurs de la révolution soudanaise. Le 11 avril 2019, après des mois de manifestations de rue à Khartoum, les forces de sécurité décidaient d’arrêter Omar al-Bashir, mettant fin à 30 ans de régime militaro-islamique. Ce tournant historique a ouvert la voie à une transition qui, pour la première fois dans l’histoire du pays, inclut les opposants politiques, la société civile, les forces de sécurité et les groupes rebelles armés des régions périphériques, en guerre contre l’Etat central depuis des décennies. Le prix de ce délicat équilibre est la lenteur du processus, d’autant plus qu’il est menacé par des rivalités au sein de chaque partie et entre elles. Il est en outre à la merci de tentatives de contre-révolution de la part des bénéficiaires de l’ancien régime, notamment au sein de l’armée. 

Durant la période transitoire qui doit mener à des élections en 2023 ou 2024, le pays est dirigé par un « Conseil souverain » qui constitue un chef d’Etat collectif, formé aujourd’hui de 13 membres représentant des civils et des militaires, présidé par le général Abdel Fattah al-Buhran. En parallèle, un gouvernement civil de 25 ministres fonctionne sous la direction du premier ministre Abdallah Hamdok.

A cet équilibre s’ajoute le lieutenant-général Mohammad Hamdan Dagalo, dit Hemedti, commandant en chef de la redoutée Force d’intervention rapide (Rapid Support Force, RSF). Créée en 2013 comme garde prétorienne d’Al Bashir, elle est accusée de nombreuses atrocités au Darfour notamment. Hemedti a joué un rôle déterminant dans le renversement d’Omar al Bashir. Fort de cette aura d’homme providentiel, cet ancien marchand de chameaux sans éducation formelle, a été l’un des chefs janjaweed, la force armée de sinistre réputation qui a combattu rebelles et population civile au Darfour à partir de 2003, et au sein de laquelle la RSF a largement recruté ses troupes. Dagalo est aujourd’hui au cœur du pouvoir en tant que vice-président du Conseil souverain. Son influence et sa richesse acquise entre autres dans le commerce de l’or, pourraient en faire un faiseur de roi. Lorsqu’il reçoit un petit groupe de journalistes -invités en voyage de presse par la RSF- au siège des « activités civiles » de cette armée dans l’armée, dans une rue poussiéreuse du vieux centre de Khartoum, Mohammad Dagalo balaie pourtant l’idée d’une mainmise des forces de sécurité : « A la fin de la période transitoire, les militaires rentreront à la maison. Je soutiens un gouvernement civil et démocratique ». 

Vers une démocratie parlementaire

La transition s’appuie principalement sur deux accords : d’une part une Constitution provisoire, rédigée en août 2019 par les acteurs civils et militaires de la révolution ; d’autre part l’accord de paix conclu le 3 octobre 2020 à Juba, la capitale du Soudan du Sud, entre le gouvernement intérimaire (avec Hemedti comme chef négociateur) et la majorité des groupes de rebelles armés des provinces du Kordofan, du Blue Nile et du Darfour. La Constitution provisoire pose les bases d’une démocratie parlementaire. Elle comprend de nombreuses dispositions établissant un état de droit, y compris des avancées en matière de droit des femmes. Elle prévoit la création d’un Conseil législatif transitoire (encore à créer) ainsi que d’une série de commissions spécifiques permettant d’amener aux élections. La version finale devra intégrer notamment les résultats de l’accord de paix de Juba, lorsqu’ils seront concrétisés. Ce qui est loin d’être le cas.

Minni Minawi, signataire de ces accords, relativise ces retards. Nommé gouverneur du Darfour en mai 2021, ce chef de l’une des multiples factions rebelles de cette région a aussi brièvement participé au gouvernement Al Bashir avant de retourner dans l’opposition. Il reçoit dans sa résidence d’Omdurman, la ville jumelle de Khartoum. « La fragilité actuelle des institutions n’est pas due à une personne ou un parti mais à tous, moi compris », plaide-t-il pour dissiper l’idée d’un torpillage de la révolution. Il invoque le nombre et la diversité des acteurs en présence, civils et militaires, avec leurs intérêts propres. « Mais nous avons déjà accompli beaucoup, nous avons constitué les mécanismes et je suis confiant que nous allons réussir à les mettre en œuvre ».

Pour Malik Agar, chef de guerre et politicien de la région du Blue Nile, au sud-est du Soudan, « signer un accord de paix est une chose, l’appliquer en est une autre. Vous découvrez des problèmes qui n’étaient pas évidents lors des négociations ». Aujourd’hui, sa stature imposante occupe un vaste bureau à l’intérieur du Palais présidentiel, à Khartoum. A plus de 70 ans, dont 30 d’opposition armée, il affirme ne convoiter aucun poste dans un futur gouvernement, mais tient à participer aux institutions intérimaires pour défendre la cause des populations des régions périphériques, dont le Blue Nile. Partie prenante aux accords de paix, il est membre du Conseil souverain. « Nous faisons face à plusieurs défis. L’un est interne aux groupes rebelles. Nous avons été durant des décennies dans l’opposition armée, c’est à dire en guerre. Nous n’étions pas organisés en partis. La difficulté est de se transformer en partis actifs dans un processus démocratique. Nous devons l’apprendre, ce n’est pas facile ». D’autant moins qu’une partie de ces rebelles a une longue histoire de renversements d’alliance, de ralliements opportunistes (parfois au gouvernement) ou de créations de factions et de sous-factions. 

Manque de moyens

L’application des accords de Juba se heurte à des difficultés énormes, souligne Malik Agar. « Nous devons régler la situation des réfugiés et des personnes déplacées. Nous parlons de trois millions de personnes, actuellement au Darfour, au Tchad, au Soudan du Sud, en Ethiopie… Même si nous arrivons à un système démocratique avec des élections dans trois ans, il serait faussé sans la participation de ces populations. Nous avons besoin d’une aide extérieure, notamment des Nations Unies, pour résoudre cette question, mais pour l’instant elle fait défaut». 

Autre problème de taille, le volet sécuritaire qui prévoit la démobilisation des combattants rebelles. « Il s’agit de 30000 à 40000 hommes en armes, dont une partie sont en dehors du pays ». Les accords de paix prévoient l’intégration dans l’armée nationale d’une partie d’entre eux seulement, afin de ne pas la surdimensionner. Les autres devront être réhabilités afin de commencer une nouvelle vie. 

Malik Agar assure lui aussi que des solutions sont déjà prévues. Mais leur mise en œuvre demande d’énormes moyens, qui manquent cruellement. « L’économie du Soudan s’est détériorée à un point tel qu’il est difficile de choisir des priorités. Or nous avons besoin de financement maintenant ». Sous l’ancien régime, des centaines d’ «entreprises d’Etat », réelles ou fictives, ont permis aux proches du pouvoir, notamment aux services de sécurité, de capter les richesses du pays. Un comité ad hoc est en train de les passer au crible afin d’assainir ce réseau d’intérêts illégitimes avant que le ministère des Finances prenne le relais. La contrebande à grande échelle et l’évasion fiscale ont largement contribué à assécher les finances publiques, et les sanctions américaines imposées au pays durant des décennies ont fini d’étrangler l’économie.

La levée des sanctions en décembre 2020 et les réformes économiques ont ouvert la voie à une cascade d’effacements des dettes colossales du pays ou à leur refinancement. Fin juin, le Soudan a accédé au programme des pays pauvres fortement endettés (HIPC, selon l’acronyme anglais) de la Banque mondiale et du FMI. Cela doit permettre l’annulation d’un arriéré de plus de 50 milliards de dollars d’ici trois ans, le plus fort montant jamais traité par ce dispositif. Au mois de juillet, le Soudan a obtenu son inscription au registre IBAN, véritable sésame pour encourager les investisseurs étrangers après 30 ans d’isolement du système financier international. Ces ballons d’oxygène ne suffiront toutefois pas à financer la transition sans une aide internationale massive.

Les acquis de la révolution sont encore précaires. Mais peut être le Soudan, en se réinventant, va-t-il réussir à conjurer ses vieux démons issus de l’indépendance. C’est en tout cas ce que veut croire Minni Minawi, le gouverneur du Darfour. « Les colonisateurs anglais et égyptiens avaient privilégié certains groupes [l’élite arabe du centre] en leur transmettant le pouvoir. Beaucoup de Soudanais s’y étaient opposés et le pays ne s’est jamais stabilisé, c’est la raison pour laquelle les conflits n’ont pas cessé depuis. Mais la jeune génération, influencée par la globalisation, ne pense pas « nous sommes arabes » ou « nous sommes africains »,  elle pense « nous sommes Soudanais ». C’est un très grand changement ». 

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Cet article a paru dans Le Courrier à Genève


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